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Deuxième peau

Mis à jour : févr. 23

Hier en atelier de danse en IME (Institut Médico Educatif), je propose au groupe d'apprendre de nouveaux mouvements.

Nous sommes en cercle, je décortique chaque élément du mouvement. C'est un roulement de poignet. Petit à petit, quelques jeunes commencent à s'assoir au sol en signe de défaite, ils n'arrivent pas immédiatement à reproduire le geste que je leur montre. Une frustration immense commence à s'installer parmi eux, surtout l'un d'entre eux. Florian. Je vois aussi ma réaction à avoir du mal à les voir dans la difficulté puis l'abandon, je cherche des stratégies pour les encourager à recommencer pour s'améliorer. En leur disant des mots d'encouragement, je réalise l'effet miroir qui se produit entre eux et moi. Je leur dis que moi-même quand je suis élève c'est difficile d'apprendre de nouvelles choses. Mais ce que je ne leur dis pas, c'est que bien souvent comme eux j'abandonne quand je n'y arrive pas. Je me vois alors sur deux plans au même moment. Comme si j'existais dans deux réalités différentes simultanément. Je suis le prof et l'élève, je suis l'adulte et l'enfant, celle qui sait et celle qui ne sait pas. Celle qui encourage et celle qui se désespère de ne pas y arriver tout de suite. Cette double vision m'emmène dans un endroit de compassion pour eux et pour moi (plus difficilement). Je continue mes encouragements parce que je crois que c'est ce que je dois faire, ce qui est juste. Mais si c'était le contraire? Si à cet instant ils avaient simplement besoin que j'accueille leur frustration sans l'empêcher de s'exprimer? Oui c'est difficile. Ou c'est énervant de ne pas y arriver tout de suite, oui tu as le droit de croiser les bras et de t'assoir l'air renfrogné.

Finalement tout le monde s'est assis. J'ai essayé d'écouter et de prendre la situation telle qu'elle se présentait dans l'instant.

Nous avons appris autre chose, une vague des mains, d'une tout autre qualité. Cela ne me semblait pas plus simple pour autant mais la crispation s'était dissipée.

Nous avons terminé par un cercle où chacun pouvait montrer un mouvement qu'il avait appris le jour même dans la séance. Certains mouvements avaient aussi été proposés par d'autres jeunes du groupe. Je me positionnais aussi comme apprenante, peut-être pour qu'ils voient que je pouvais être savante à un endroit et complètement novice à un autre tout comme eux et que cela ne changeait en rien ce que nous étions fondamentalement.


En sortant de l'activité, l'éducateur me parle à nouveau de Florian. Il me dit que la difficulté d'être dans une phase d'apprentissage pour lui est récurrente, difficile à surmonter. Il ne veut pas perdre la face auprès de ses camarades, c'est une question d'image et de représentation. C'est un jeune qui a beaucoup de capacités et de facilités alors dès qu'il ne maîtrise pas il est déstabilisé. A ces mots, je suis encore une fois plongée dans un autre temps émotionnel personnel. Je ressens comme je n'ai pas ressenti depuis des années cette peur immense de perdre la face. Au collège, au lycée. Je me rappelle avoir une estime de moi très faible, d'être persuadée que de prime abord les gens me jugeaient très sévèrement. J'ai appris à développer une sorte de deuxième peau, et l'art de maîtriser chacun de mes actes de sorte qu'ils me mettent en valeur et ainsi projette une image de moi sur le monde qui me rende aimable. Dès que la difficulté se présentait et bien souvent dans l'apprentissage de quelque chose de nouveau la panique intérieure m'envahissait. Une pression interne telle que j'aurais pu en avoir la nausée. Et le trouble était bien de devoir apprendre quelque chose de nouveau sous le regard des autres. Plus l'affection pour les personnes en présence était grande plus la difficulté me paressait insurmontable. Alors se présentaient à moi deux solutions: La dérision et me montrer plus bête que je n'étais ou la fuite. Je m'arrête et je lève le nez de la machine à écrire. Je pense à ce jeune garçon de 13 ou 14 ans, je me demande à son âge quels mots m'auraient aidé à enrayer ce phénomène et que je m'autorise plus à me tromper et à sortir de mes zones bien délimités de confort. Peut-être simplement : " Nous t'aimons quoi que tu fasses ". Ca semble si bateau. Je ne sais pas en fait. Quelle partie de l'être a besoin d'être adressée dans cette situation.

Aujourd'hui j'ai 38 ans et cette pression interne je la ressens toujours. Elle est plus diffuse au quotidien mais dans des situations précises liées à l'idée de réussite ou d'échec elle se représente. Il y a l'image c'est certain. Il y a le décalage entre ce que je pense qu'on se dit de moi et ce que je ressens intérieurement. Il y a l'illusion de croire que l'autre nous aime pour telle ou telle raison, que si notre comportement venait à changer l'amour disparaîtrait.

Il y a quelques jours j'ai lu un article sur le net qui m'a beaucoup parlé. Quelqu'un disait: " Les personnes queer, nous n'avons pas grandi comme le reste d'entre vous. Nous n'avons pas développé qui nous sommes vraiment, nous nous sommes auto-éduqués à nous créer une seconde peau pour parer les attaques incessantes du monde extérieur, en grandissant, nous avons besoin de désapprendre tous ces mécanismes de défense pour enfin respirer et vivre tels que nous sommes". Je paraphrase, mais l'idée est là. Faire partie d'une minorité implique d'être en permanence sous le regard du jugement social. Car dans chaque interaction avec l'autre on se sentira évalué et de cette évaluation naîtra un rejet ou une acceptation par le groupe majoritaire et dominant. Je me rappelle essayer en permanence d'enrayer l'image que je pensais être celle que se faisaient les gens autour de moi d'une fille métisse. Je m'appliquais en permanence à être une fille parfaite, une vraie poupée, à prouver en permanence mon intelligence, à cacher mon côté fantasque et mon hypersensibilité. Ce que dit cet article, ne s'applique pas qu'aux personnes queer. Cela s'applique à toute personne qui s'est déjà retrouvée en minorité sur une longue période et dont les caractéristiques de sa nature profonde lui risquaient d'être malmené, violenté voir même tué par le groupe dominant. C'est un mode de survie psychique. Parfois qui se transmet de générations en générations. Queer, sorcières, atypiques, invalides, hors norme, sangs mêlés, minorités ethniques, religieuses, culturelles.

J'en reviens à ce jeune et me pose la question à nouveau. Comment cela influence-t-il l'apprentissage?

Cette réponse comportementale à un contexte nouveau n'est pas volontaire. C'est comme si elle était générée par une situation qui pouvait nous exposer instantanément et ainsi peut-être nous mener au bûcher, nous voir asservis ou humiliés. Je repense à Florian et j'extrapole entièrement. Ce jeune est rentré en institution il y a quelques années, mais avant ça il était dans le système classique. Scolarisé dans un collège. Je ne sais quelle situation a fait qu'il est entré dans un institut médico éducatif, mais j'entends qu'il tente de prouver en permanence qu'il n'est pas un enfant handicapé. Que lui ne l'est pas. Qu'il ne fait pas parti de cette caste. Il se bat pour faire parti du monde normal. Pour que ce regard que l'on porte sur lui et son identité change.

Et que se passe-t-il quand il échoue? Il est renvoyé à sa condition. Je me souviens à l'instant qu'il a dit en étant assis au sol et en refusant de faire le nouveau geste: " Je ne peux pas le faire, je suis handicapé", en riant. Mais cela semblait être plus douloureux que drôle. Je m'avance totalement en disant cela, c'est juste un ressenti, une perception dans l'après coup.

Et dans ces cas-là, la phrase à dire plutôt que "nous t'aimerons toujours quoi que tu fasses" , je crois que c'est plutôt: " Tu es en sécurité, personne ne viendra te violenter, te juger, te battre si tu es qui tu es. Tu es parfait tel que tu es, n'aies pas peur d'exister dans ta propre forme, je veille, je suis garante du fait que ta particularité trouve sa place dans le monde.

Tu n'as plus besoin de te cacher, ta vie n'est plus en danger, je suis là, tout va bien, tu n'es pas seul. Tu n'es pas la seule dans ce désarroi, nous sommes des milliers, des millions par-delà le monde. Pense à nous quand le monde t'accable.

Sens que tu n'es plus seul, nous sommes des millions à tes côtés, tout ira bien".

LBB






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