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Full Circle,

A trente ans je regardais la jeune femme que j’étais à vingt ans avec beaucoup de douceur et de désillusion. A presque quarante je me dis qu’à vingt ans j’avais peut-être pas si tord que ça.

Des années de militantisme, première manifs à 5/6 ans j’imagine, cramponné à la main de ma mère où perché sur les épaules de mon père, mes petits doigts perdus dans sa crinière afro arborant un badge jaune vif: "Touche pas à mon pote!".

Lutter c’est une tradition dans ma famille. Résistance pendant la deuxième guerre, carte au parti communiste, mouvement ouvrier, lutte féministe, merci maman, lutte anti-raciste merci papa, lutte anti-capitaliste, combat, lutte, résistance, opposition… La norme pour moi qui suis pourtant de nature timide et docile. C’est paradoxe mais chez nous on ne prend pas les choses pour argent comptant, on se pose des questions, on débat, on gueule, on s’insurge !


A vint ans je continue la tradition, je militante, je collectivise, je squatte, je défends, j’écris, je revendique, je prends des chemins de traverse, c’est toujours mieux que d’être un mouton et de suivre bêtement le système. Ca s’est ce qui coule dans mes veines, c’est mon patrimoine génétiquement militant comme je l'appelle.

Et puis avant la trentaine je pars de Nantes, je change d’horizon, je quitte le milieu anarcho-féministe nantais, fini les squats, fini la lutte, fini les « NON », je pars me mettre au vert dans le Sud de la France.

Je me mets à fond dans le yoga, je découvre le Qi Gong, le massage, la danse ça devient ma came. Je quittais Nantes avec l’idée que « Mon corps est un champ de bataille (Editions Ma colère) », j’arrive là-bas et j’apprends à le découvrir de l’intérieur, je médite, je m’étire, je trouve le chemin de la paix. J’y mets un premier pas. Je me dis que je pourrais tout simplement me retirer du monde, vivre à côté de tout ça, pour que ça ne m’atteigne plus, pour ne plus contribuer à la guerre. Je réalise que je ne veux plus être en conflit avec le monde qui m’entoure, que je veux panser mes plaies, trouver de la sérénité. Je change de planète, j’intègre une nouvelle communauté. Planète tribale, femmes amazones, le féminisme est là mais il s’exprime d’une toute autre manière. Ce n’est plus dans le poing levé, c’est dans le mouvement des hanches, dans la rondeur du ventre. La force je la puise dans ces rencontres de danse. Je ne veux plus entendre parler de militantisme. Je fuis l’opinion, les débats, les mots, les revendications. Je danse. Ma liberté, ma dignité je les trouve là. Dix ans presque à ne plus dire avec le verbe, ma voix prend le chemins de mouvements dansés que je crée seule ou avec d’autres. Les manifs c’est fini, place à la scène. Sans complexes. J’explore.

Et puis les années passent et quelque chose commence à me manquer. Le mouvement ne suffit plus. On dirait que les mots, les idées reviennent à la charge, je le sens dans ma gorge.


Et puis Mars 2020, la vie ne me laisse pas le choix que de suivre cette vague, je m’arrête de danser. Je m’immobilise, et les mots, l’écriture ressurgit. Je ne me positionne toujours pas. Je rêve encore de la voix (voie?) du milieu. Je mange « Communication Non Violente », je rêve « Paix Internationale », douceur et compréhension. J’ai peur de dire ce que je ressens sans masque. Je me dis « à quoi bon ? »Mais c’est là. Il y a tant à dire. J’ai envie de dire sans attaquer, d’exprimer sans revendiquer. Je me dis que j’ai évolué depuis mes vingt piges, que j’ai plus de jugeote que ça maintenant, vingt ans plus tard. J’éprouve même parfois du dédain pour ceux et celles que j’ai laissé derrière moi encore dans la lutte. Mon ego est si fier d’avoir évolué, l’illusion que quand j’aurais trouvé l’illumination plus rien ne m’atteindra. « Je suis la conscience qui s'observe faisant l’expérience de l’incarnation humaine... » Eckart Tolle n’a pas de secret pour moi.


Mais voilà, la vie n’est pas une évolution linéaire, du haut de mes minis trente huit ans je touche ça du bout du doigt. Et maintenant voilà qu’arrive cette pandémie, que les revendications sociales prennent de plus en plus d’ampleur, que le monde se déchire, que l’espoir naît puis s’essouffle puis renaît puis disparaît. Le mouvement du monde est palpable, indéniable. Ca bouge ! Qu’est-ce que je fais ? Je reste à l’extérieur de la tempête ? J’observe de l’extérieur et je commente ou je m’engage à nouveau à corps perdu ?


En fait cet élan là je ne l’ai pas ressenti depuis des années et là il ré-émerge en moi quand je vois le mouvement, l’ébullition autour des lieux de spectacle et leur occupation depuis début Mars.

Ca fait longtemps que je ne crois plus que les actions politiques portent vraiment leur fruit, j’y ai mis tellement d’énergie plus jeune…

Et puis je vois bien que les négociations avec notre gouvernement depuis ces dernières années restent stériles (gilets jaunes, milieu hospitalier, éducation, retraite…), c’est comme s’adresser à un mur de béton, alors à quoi bon ?


Mais là non, je comprends que c’est différent. Peut-être parce que j’ai quarante ans bientôt. A vingt je croyais qu’en se battant d’en bas on pouvait faire bouger, trembler même peut-être en haut. Et puis la désillusion. Mais aujourd’hui je ressens, je comprends que la révolution existe à chaque instant. Ce qui est important au moment du rassemblement, au moment de l’occupation, de la manif, du sittin c’est ce qui se passe entre les gens. L’énergie qui se dégage, l’effervescence qui circule dans le corps de chacun et qui se transmet comme un courant entre les uns les autres. Les idées qui naissent, les amours aussi, les projets. C’est presque invisible à l’échelle d’un Etat, d’une politique, d’un gouvernement mais à l’échelle humaine ça n’a pas pas de prix.

En ce moment c’est d’autant plus précieux que nous sommes en sécheresse de ces liens, de ce jus, de cette sève.

Et je respire à nouveau, je souris. Je regarde cette fille que j’étais vingt ans en arrière et je la vois pleine d’espoir. En fait j’ai envie de lui adresser cette lettre et de lui dire qu’elle a raison. Que c’est à cet endroit précis qu’elle a trouvé la force de danser ensuite, de créer, de choisir une vie atypique sans peur ni honte. Que tout ça a été un terreau unique pour toute sa vie ensuite. Enfin juste le bonheur de lui dire que tout cela n’était pas vain et futile, qu’aujourd’hui elle peut être fière d’être un être vivant debout, qui assume ses choix, ses formes, sa voix.


C’est pas dit que j’aille pas brandir une pancarte d’ici quelques jours où marcher à la fraîcheur du jour sur le parcours mythique des manifs nantaises. Rien n’est moins sûr. Et ça sera certainement pleine d’émotion que je rejoindrais à nouveau les rangs des gens qui marchent pour leur liberté et leurs droits la tête haute et le coeur vaillant.


LBB


Crédit photo inconnu