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Quelque chose de précieux

Je viens de passer prendre le goûter à la maison de retraite avec ma grand-mère.

Elle y séjourne depuis un an. Depuis un an je vois son monde diminuer petit à petit, sa mémoire est comme un sablier qui semble se vider peu à peu. Parfois les grains de sable se colmatent entre eux et le souvenir se suspend en l'air. Pendant un instant elle se souvient d'un nom, d'un visage, et puis plus rien.

Parfois je suis en train de lui tenir la main et alors qu'elle me sert fort les doigts entre ses doigts pleins d'arthrose, elle lève les yeux, me regarde et semble avoir oublié mon prénom. Elle me le demande à nouveau. Parfois je ne reste que trente minutes et elle a besoin de me redemander trois fois qui je suis. Elle ne sait plus avec des mots, elle se rappelle juste à mon regard que je suis quelqu'un qu'elle aime depuis longtemps et que je l'aime depuis toujours.

Aujourd'hui j'avais apporté des fleurs. Demain c'est la fête des grands-mères. Quand j'étais enfant, elle me disait: "La fête des grands-mères? Mais ça n'existe pas ça, encore un truc pour faire des sous!". "Il y a bien la fête des mères, ça oui, mais la fête des grands-mères, quelle aberration!"

Cet après-midi je suis avec mon bouquet donc, je savais qu'elle ne se souviendrait pas de ce qu'elle disait à l'époque. Je me suis fait ce plaisir de lui faire ce cadeau et qu'elle en soit ravie. J'ai triché. C'était un beau moment. On se dit peu de choses. On se regarde beaucoup. Je lui donne ma main à presser contre sa joue, j'embrasse la sienne avec tout l'amour que j'ai pour elle.

Alors que nous regardions pour la troisième fois l'album de famille posé sur sa commode et que je lui répétais inlassablement qui était qui sur les photos, elle a levé les yeux sur la table, a regardé le vase en face d'elle et a dit:" Elles sont vraiment jolies ces tulipes."

Quelque chose dans mon cerveau a cliqué. Je me suis dit: "Comment arrive-t-elle à se souvenir d'un nom si spécifique et ordinaire alors qu'elle oublie le nom des personnes qui ont peuplé sa vie?"

Je me suis demandée en un millième de seconde si un jour un galant lui avait offert des tulipes et que ce mot particulier se soit gravé dans un endroit secret de sa mémoire. Je me suis demandé ce qui allumait la lumière et ce qui l'éteignait. Comment le tri se fait? Quelle part appartient au réflexe? Qu'est-ce qui est indélébile en nous et qu'est-ce qui s'efface?

Elle continuait à me parler et moi un peu ailleurs je me demandais si j'avais dit le mot "tulipe" en entrant dans la pièce. Je suis quasi certaine que non (mais est-ce que ma mémoire me jouait des tours?). J'ai dit: "fleur". J'ai dit: "Regard mamie, je t'ai apporté des fleurs."

Je veux trouver cet endroit aussi minuscule soit-il dans sa mémoire qui se souvient des choses aussi insignifiantes que le nom d'une fleur. Qu'elle se rappelle quand nous avons pris le train toutes les deux alors que j'avais trois ans pour rejoindre une partie de la famille dans les Pyrénées. Qu'elle se souvienne du petit chemin où nous allions ramasser des mûres l'été avec mes frères en contre bas de la maison. La façon qu'elle avait de faire des constructions géométriques avec des hors d'œuvres quand elle recevait des invités, ou peut-être le soin qu'elle prenait à assortir ses boucles d'oreilles à son rouge à lèvres.

Cet endroit qui disparaît en elle petit à petit il s'est diffusé dans ceux et celles qui l'ont connu, ceux et celles qui ont partagés ces moments à ses côtés. Sa mémoire aujourd'hui c'est nous.

Nous les jeunes, les vivants. Cet endroit nous le faisons naître à chaque fois que nous rendons visite à nos aïeux, à nos anciens comme disait mon grand-père.

Enfant je ne comprenais pas. Mes grands-parents allaient rendre visite aux anciens. Pas forcément des personnes de notre famille d'ailleurs. Comme pour les remercier d'avoir été là pour leurs premiers pas. Le respect des aînés mon grand-père disait.

Aujourd'hui c'est mon tour d'aller visiter les anciens qui sont encore là. C'est mon tour de leur raconter des histoires, un lien ténu avec ce monde qu'ils sont en train de quitter petit à petit.

Quand je passe la porte de l'EPHAD, j'ai toujours une boule dans la gorge. Je vois des silhouettes errer. Des vivants pas encore morts, des morts presque plus vivants. Je passe dans le couloir blanc où les regards sont vides bien souvent. Je me demande ce qu'il reste de nous quand on arrive à ce stade de la vie. Ce qui fait que notre identité est toujours réelle. Quand tout fout l'camp, que reste-t-il à honorer et à défendre?

Ma grand-mère vient d'un milieu très modeste, elle a eu la vie de biens des femmes de son temps, mis à part le fait qu'elle ait quitté sa Bretagne natale pour suivre son mari dans d'autres contrées. Elle n'a jamais tenté d'être autre chose que ce qu'elle était.

Aujourd'hui que la vie se distend et que la mémoire s'effiloche, une seule chose reste. Une chose qui fait que je la reconnaitrais parmi un millier d'autres. L'amour de son regard, la tendresse de son cœur et de ses mots.

Maintenant qu'elle radote, elle répète sans fin ce qui semble être l'essentiel.

Elle dit ceci: "Je suis heureuse car dans ma vie, j'aurais aimé et j'aurais été aimée aussi." "Il n'y a rien qui me rende plus heureuse que cela."

Savoir qu'on a aimé et qu'on a été aimé en retour. Le reconnaître. Quoi de plus précieux que cela?

LBB

Modèle Yvette Hamon

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